Le vote sur l’Iran révèle une recomposition politique majeure au Parlement européen

Le Parlement européen a adopté jeudi 22 janvier 2026 une résolution condamnant la « répression brutale contre les manifestants en Iran ».
À première vue, le résultat semble sans appel : 562 députés ont voté pour, 9 contre et 57 se sont abstenus.

Pourtant, derrière cette majorité écrasante, l’analyse détaillée des amendements révèle une réalité politique bien plus complexe.
Ce vote a mis en lumière une recomposition idéologique transversale, comparable à celle observée ces dernières années au Congrès américain, où les lignes traditionnelles gauche-droite cèdent le pas à de nouveaux clivages structurants.

Une alliance inattendue autour de la souveraineté et du non-interventionnisme

Un amendement clé, appelant à la désescalade et condamnant toute menace militaire contre l’Iran, a été soutenu conjointement par des groupes de l’extrême gauche et de l’extrême droite.
À l’inverse, l’ensemble des blocs centristes s’y est opposé, provoquant son rejet.

Cet amendement, présenté par l’eurodéputé italien Danilo Della Valle, demandait notamment à l’Union européenne de respecter pleinement la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Iran, conformément à la Charte des Nations unies et au droit international.
Il condamnait explicitement toute tentative de déstabilisation extérieure et toute menace d’usage de la force.

Outre la gauche, le texte a été soutenu par les Patriots pour l’Europe, troisième groupe du Parlement, rassemblant notamment le Rassemblement national français, ainsi que les partis au pouvoir en Hongrie, en Tchéquie et en Italie.
Le groupe Europe des nations souveraines, encore plus à droite et dominé par l’AfD allemande, a également voté en faveur.

Face à eux, les blocs dominants — Parti populaire européen (PPE), Socialistes et démocrates (S&D), Renew Europe — rejoints par les Conservateurs et réformistes européens (ECR), ont voté contre, assurant l’échec de l’amendement.

Un clivage désormais structuré autour de l’interventionnisme

Ce vote illustre un phénomène désormais central dans la politique européenne :
les alliances ne se forment plus uniquement selon l’axe gauche-droite, mais autour de nouvelles oppositions structurantes :

  • atlantisme vs souveraineté,
  • interventionnisme vs non-intervention,
  • soutien inconditionnel à Israël vs regard critique sur ses politiques.

À gauche, le refus de l’escalade militaire s’inscrit dans une tradition anti-impérialiste, dénonçant l’hégémonie américaine et les aventures militaires contraires au droit international.
À droite, le même vote est justifié par la défense de la souveraineté nationale et par la crainte qu’un nouveau conflit au Moyen-Orient n’aggrave l’instabilité régionale et les flux migratoires vers l’Europe.

Cette convergence reste toutefois fragile, opportuniste et instable, se fissurant dès qu’elle entre en contradiction avec d’autres priorités idéologiques.

Israël, Gaza et les limites du front souverainiste

Un autre amendement de Danilo Della Valle, appelant l’Union européenne à faire pression sur les États-Unis et Israël pour renoncer aux menaces militaires contre l’Iran et s’engager dans une logique de désescalade, a révélé une configuration différente.

Cette fois, la gauche a été rejointe par le groupe S&D, reflétant notamment la position du gouvernement espagnol de Pedro Sánchez, l’un des rares dirigeants européens à avoir exprimé des critiques claires contre la guerre menée par Israël à Gaza.

À l’inverse, le PPE et Renew Europe ont rejeté l’amendement, fidèles à leur orientation atlantiste et à leurs relations étroites avec Israël.
Les Patriots s’y sont également opposés : leur soutien constant à Israël, ancré dans une vision civilisationnelle et islamophobe, l’a emporté sur leurs réflexes non-interventionnistes.

Cette exception illustre un point central :
si la gauche critique de manière cohérente les politiques israéliennes — notamment l’occupation, la colonisation des territoires palestiniens, le siège de Gaza et les violations documentées du droit international humanitaire —, l’extrême droite européenne continue de faire d’Israël une exception majeure à son discours souverainiste.

Les constats formulés depuis des années par l’ONU, Amnesty International, Human Rights Watch ou encore le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) sur les crimes de guerre, l’occupation prolongée et la situation à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, restent largement ignorés par ces formations.

Une fracture interne au centre européen

Un amendement présenté par l’eurodéputé belge Marc Botenga a, en revanche, donné lieu à une coalition encore plus inattendue.
Il rappelait que le choix du système politique iranien appartient exclusivement au peuple iranien et que l’UE ne doit ni soutenir ni promouvoir des figures d’opposition depuis l’extérieur.

À cette occasion, la gauche, les souverainistes et — fait rare — les Socialistes et démocrates ont voté ensemble.
Ce vote est d’autant plus significatif que le S&D applique habituellement un strict « cordon sanitaire » vis-à-vis de l’extrême droite.

Il révèle une fissure interne au consensus centriste, largement influencée par les positions nationales, en particulier celle de l’Espagne, dernier grand pays de l’UE gouverné par les sociaux-démocrates.

France 2027 : un avant-goût des recompositions à venir

Ces votes offrent également un aperçu des futures recompositions politiques en France à l’approche de l’élection présidentielle de 2027.

Jordan Bardella, président du Rassemblement national et figure centrale des Patriots au Parlement européen, a soutenu de manière cohérente les amendements en faveur de la souveraineté iranienne et du non-interventionnisme.
Ce positionnement s’inscrit dans une stratégie assumée de distanciation vis-à-vis de l’interventionnisme américain au Moyen-Orient.

À l’opposé, Raphaël Glucksmann, eurodéputé Place publique (S&D), s’est démarqué en s’abstenant sur la souveraineté iranienne et en votant contre les critiques adressées à Israël.
Ce choix vise clairement à séduire un électorat interventionniste et à se distinguer à la fois de la gauche radicale et de l’extrême droite.

Une recomposition réelle, mais aux limites européennes

Cette dynamique rappelle certaines alliances observées aux États-Unis, où des figures comme Ro Khanna et Thomas Massie s’opposent conjointement aux interventions militaires étrangères.

Cependant, l’Union européenne présente des spécificités majeures :
son système multipartite permet des coalitions ponctuelles, mais les rend plus instables.
De plus, toute coopération explicite avec l’extrême droite demeure un tabou puissant pour les partis centristes, en particulier à gauche.

Enfin, le Parlement européen reflète les rivalités nationales de 27 États membres, ce qui politise chaque vote bien au-delà des seuls enjeux de politique étrangère.

Un signal politique fort, sans changement de doctrine

Le vote sur l’Iran n’a pas redéfini la politique étrangère de l’Union européenne.
Il a néanmoins confirmé l’émergence d’un front souverainiste capable, ponctuellement, de s’opposer à l’establishment interventionniste — et parfois même d’en révéler les contradictions internes.

Dans un contexte marqué par la guerre à Gaza, l’occupation persistante des territoires palestiniens et la remise en cause croissante du droit international, ces fractures ne peuvent plus être ignorées.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Citation de la semaine

« La résistance est un droit sacré du peuple palestinien face à l’occupation israélienne. Personne ne doit oublier que le peuple palestinien a négocié pendant dix ans, accepté des accords difficiles et humiliants, et qu’au final il n’a obtenu qu’une autorité sur les personnes, sans autorité sur la terre ni souveraineté« 

~ Marwan Barghouti

Designed with WordPress