Présentée comme une initiative de reconstruction économique, la « vision » portée par Jared Kushner pour Gaza s’inscrit en réalité dans une logique politique ancienne : réduire la question palestinienne à un problème de développement, tout en évacuant sa cause centrale — l’occupation israélienne et ses conséquences structurelles.
Selon le chercheur et analyste politique Iyad Al-Qarra, interrogé par Al-Akhbar, cette approche ne constitue en rien une rupture. Elle prolonge une série de projets antérieurs qui ont tenté de transformer Gaza en un dossier économique gérable par l’investissement, en faisant abstraction du cadre imposé par l’occupation, le blocus et la colonisation.
Gaza sous blocus, la vitrine de Davos
Dans la bande de Gaza, plus de deux millions de Palestiniens survivent sous un blocus prolongé, au lendemain d’une guerre d’anéantissement ayant détruit une grande partie des infrastructures civiles. Des familles vivent encore sous des tentes, au milieu des ruines de quartiers entiers bombardés par l’armée israélienne.
C’est dans ce contexte que Jared Kushner, ancien conseiller de Donald Trump et membre d’un récent « Conseil de la paix », a présenté à Davos une « vision globale » pour Gaza. Il y a décrit le territoire comme une future plateforme d’investissement international, promettant croissance, modernité et prospérité, à condition de dissocier le projet de toute revendication politique palestinienne.
Une approche économique déconnectée de la réalité politique
Pour Iyad Al-Qarra, cette démarche repose sur une lecture volontairement biaisée de la situation. La destruction de Gaza ne résulte pas d’un déficit de développement, mais de politiques israéliennes systématiques documentées depuis des années par des organisations internationales telles que l’ONU, Amnesty International ou Human Rights Watch, qui évoquent des violations répétées du droit international humanitaire.
Dès lors, toute tentative de reconstruction qui ignore le cadre de l’occupation israélienne et du blocus est, selon lui, fondamentalement trompeuse. Elle substitue une solution économique à un problème politique, tout en faisant porter implicitement la responsabilité de la crise aux Palestiniens eux-mêmes.
Cette logique s’inscrit dans la continuité de la doctrine de l’administration Trump, fondée sur une approche transactionnelle : transformer des conflits politiques complexes en « opportunités économiques ». Dans ce cadre, la prospérité promise à Gaza devient conditionnelle, notamment au désarmement de la résistance palestinienne et à une redéfinition unilatérale de ce que Washington qualifie de « radicalisme ».
Le facteur démographique au cœur du projet
Au-delà de l’économie, le plan comporte une dimension démographique et géopolitique centrale. Gaza concentre environ 2,5 millions d’habitants sur un territoire de 360 km², ce qui constitue, selon Al-Qarra, un défi stratégique pour l’occupation israélienne, en particulier dans un contexte de contrôle territorial direct ou indirect.
Cette réalité explique pourquoi la question de la population n’est jamais explicitement abordée dans les présentations officielles. Le projet esquisse un futur urbain idéal, mais reste flou sur le sort des habitants actuels, leurs droits fonciers et leur place dans cette nouvelle configuration.
Des précédents d’échecs répétés
Le chercheur souligne également que ce type de projets n’est pas inédit. Depuis les années 1990, des initiatives telles que la promesse d’une « Singapour du Moyen-Orient » ont régulièrement été avancées, sans jamais produire de transformation structurelle, ni sur le plan économique, ni sur le plan politique.
Pour les Palestiniens, la priorité demeure la reconstruction de ce qui a été détruit par l’occupation, sans conditions sécuritaires ou politiques imposées de l’extérieur. C’est pourquoi un rejet large du plan Kushner est anticipé, tant il apparaît déconnecté des besoins réels et des droits fondamentaux de la population.
Al-Qarra n’exclut pas, par ailleurs, que le projet intègre à terme des tentatives de remodelage du tissu social palestinien, notamment à travers des réformes éducatives ou culturelles, dans une approche globale visant la société elle-même, et non uniquement son économie.
Une reconstruction aux chiffres démesurés
D’un point de vue économique, l’expert Ahmad Abu Qamar qualifie le projet de pari à haut risque. Son coût estimé — plus de 112 milliards de dollars sur une décennie — représente plus de trente fois le produit intérieur brut annuel de Gaza avant la guerre, dans un contexte d’économie fragilisée, dépendante et sous blocus.
La structure de financement soulève également de lourdes interrogations. Les États-Unis ne s’engageraient qu’à hauteur d’environ 20 % du montant total, laissant plus de 80 % à des sources non identifiées. Une configuration qui repose davantage sur des hypothèses politiques que sur des engagements financiers vérifiables.
Les expériences passées de reconstruction en zones de conflit montrent, selon Abu Qamar, que l’écart entre promesses et financements effectifs peut atteindre 40 à 50 %, exposant le projet à un risque élevé d’abandon partiel, avec des coûts irréversibles pour la population locale.
Propriété foncière et droits des habitants
L’un des aspects les plus préoccupants concerne la question foncière. Le plan évoque une refonte complète de l’environnement urbain, sans garanties claires sur les droits des propriétaires actuels. Plusieurs scénarios circulent, allant de la transformation des propriétaires en actionnaires minoritaires, à l’octroi de logements alternatifs, sans cadre juridique précis ni mécanisme de protection reconnu.
Parmi les outils envisagés figurent un registre foncier numérique, des systèmes de compensation par actions, ainsi que la création de zones d’investissement, notamment sur le littoral de Gaza, où les habitants seraient contraints de vendre ou de devenir partenaires minoritaires de projets touristiques.
Enjeux géopolitiques et ressources stratégiques
Au-delà de Gaza, le plan s’inscrit dans une vision régionale plus large. Selon Abu Qamar, les États-Unis considèrent le territoire comme un laboratoire du « paix économique », un modèle potentiellement transposable à d’autres zones de la région, avec pour objectif de remodeler les équilibres démographiques, économiques et culturels.
Deux facteurs stratégiques renforcent cet intérêt. Le premier concerne les ressources gazières offshore de Gaza, partiellement découvertes mais toujours inexploitées, suscitant des convoitises américaines, européennes et israéliennes. Le second est lié au projet de canal Ben Gourion, destiné à relier la mer Rouge à la Méditerranée via Gaza, et susceptible de concurrencer le canal de Suez, avec des implications majeures pour le commerce mondial et les équilibres régionaux.
Un projet politique sous couvert économique
En définitive, le plan Kushner apparaît moins comme une initiative de reconstruction que comme une tentative de reconfiguration politique et démographique des territoires palestiniens. En ignorant le droit international, les résolutions de l’ONU et les droits fondamentaux des habitants de Gaza, il s’apparente davantage à une gestion de crise qu’à une solution durable.
Sans levée du blocus, sans fin de l’occupation et sans reconnaissance des droits palestiniens, toute reconstruction restera artificielle. Le risque est alors de voir se consolider de nouvelles réalités imposées, au lieu de s’attaquer aux racines profondes du conflit.

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