Affiche appelant à la recolonisation de Gaza, Jérusalem, juin 2025
Une contestation interne… mais pas un tournant historique
La fronde croissante contre Benyamin Netanyahou a pu laisser croire à un basculement dans l’opinion israélienne. Certains y ont vu les prémices d’un rejet de la politique d’anéantissement menée à Gaza. En réalité, on en est loin.
Les derniers mois ont montré, une fois encore, la détermination du gouvernement à poursuivre la stratégie mise en œuvre dans l’enclave palestinienne. La rupture unilatérale de la trêve avec le Hamas, le 18 mars 2025, a notamment révélé le peu d’intérêt accordé aux captifs du 7 octobre 2025 – alors même que leur libération demeure une aspiration centrale de la population.
Cette déconnexion a nourri un vent de contestation inédit. Le taux record de 20 % de désertions dans l’armée en est l’un des signes les plus marquants.
Des images inédites dans la rue
Le 5 janvier 2025, plusieurs centaines de manifestants se sont rassemblées devant le ministère de la Défense, non pas avec les photos des otages, mais avec celles d’enfants tués à Gaza. Une scène encore inimaginable quelques mois plus tôt.
Cette évolution, largement relayée dans les médias occidentaux, a contribué à installer l’idée d’un « réveil collectif » israélien. Des voix auparavant favorables à l’écrasement de Gaza – comme l’ancien ambassadeur Élie Barnavi – ont exprimé des regrets publics. Le 26 mai 2025, sur le plateau de C Ce Soir, il déclarait ainsi : « J’ai honte pour mon pays », alors qu’il prônait au début du conflit un « tapis de bombes » sur la bande de Gaza.
Le mythe du « retour du camp de la paix »
Un examen attentif du contexte montre toutefois que l’hypothèse d’un renouveau du « camp de la paix » est largement illusoire.
L’impopularité de la coalition au pouvoir ne signifie pas une réévaluation morale de la guerre. Le consensus autour d’un usage maximal de la force contre les Palestiniens demeure solide.
La réaction au discours de Yair Golan, figure de la gauche sioniste, en est l’illustration. Lorsqu’il affirma le 20 mai 2025 : « Un pays sain ne fait pas la guerre à des civils », il fut immédiatement accusé par Netanyahou de « calomnie antisémite », tandis que Benny Gantz l’accusait de « mettre en danger nos héros ».
Une atmosphère de déshumanisation extrême
La déshumanisation des Palestiniens occupe une place centrale dans le discours politique et médiatique israélien. Les déclarations à caractère génocidaire se multiplient, y compris au sein des partis modérés. Lors d’une audition à la Knesset le 8 mai, la responsable humanitaire Sharon Shaul évoquait les civils gazaouis. Sa prise de parole a été accueillie par un rejet violent, le député Amit Halevi (Likoud) allant jusqu’à affirmer que les distinctions entre civils et combattants « n’existent plus ».
Les données issues de l’enquête menée par la Pennsylvania State University renforcent ce constat :
- 82 % des Juifs israéliens seraient favorables à l’expulsion des habitants de Gaza.
- 56 % soutiendraient celle des Palestiniens citoyens d’Israël.
- 47 % approuveraient l’extermination des civils dans les villes ennemies conquises.
Ces chiffres sont cités dans la presse israélienne, notamment Haaretz.
Un racisme banalisé, bien au-delà des extrêmes
Channel 14 isralienne, chaîne d’extrême droite devenue la deuxième chaîne la plus regardée du pays, diffuse quotidiennement propos racistes et appels à la violence. Mais ce climat ne se limite pas aux franges radicales. En septembre 2024, Meirav Cohen (Yesh Atid) reprochait au gouvernement d’avoir laissé passer des camions humanitaires vers Gaza, déclarant que « la seule menace » pour les Gazaouis « c’est l’obésité ».
Des propos tenus alors que près d’un quart de la population se trouvait déjà en situation de famine avancée, selon les évaluations de l’IPC.
Une radicalisation inscrite dans l’histoire du projet colonial
Pour plusieurs chercheurs cités dans Haaretz, dont Tamir Sorek et Shay Hazkani, cette radicalisation ne peut être attribuée uniquement au traumatisme du 7 octobre 2025. Elle s’inscrit dans une longue histoire d’éducation nationale, de discours institutionnels et d’un imaginaire colonial structuré autour de la nécessité d’écraser toute résistance autochtone.
Pourquoi certains Israéliens se préoccupent-ils soudain des civils de Gaza ?
Une fraction limitée de la société – souvent associée à la « Start-up Nation » – s’inquiète aujourd’hui de l’image d’Israël à l’international.
Le chercheur Thomas Vescovi explique que ce milieu, très dépendant du soutien occidental, perçoit le risque diplomatique et économique d’un isolement croissant. Cette sensibilité ne découle donc pas nécessairement d’une remise en cause de la légitimité de la guerre, mais d’une inquiétude pragmatique : éviter que les alliés traditionnels ne se détournent du pays.
Le sondage de l’Israel Democracy Institute (IDI) de juin 2025 illustre cette tendance.
- Seuls 20 % des sondés estiment qu’il faut tenir compte de la souffrance des Palestiniens.
- Mais 30,5 % considèrent qu’il faut augmenter l’aide humanitaire pour répondre à la pression internationale.
Des résistances minoritaires mais réelles
Des collectifs comme le bloc anti-occupation, Peace Partnership ou Standing Together jouent un rôle actif : protection de convois humanitaires, mobilisation contre les attaques de groupes d’extrême droite, etc. Leur action est souvent courageuse, mais demeure marginale à l’échelle du pays.
L’histoire montre toutefois que l’opinion peut évoluer rapidement. Dans les années 1980 et au début des années 1990, près de deux tiers des Israéliens soutenaient l’idée d’encourager les Arabes à émigrer. Après les accords d’Oslo de 1993, ce taux est tombé à 11 %, selon une tribune universitaire publiée dans Haaretz.
Le piège du « camp de la paix »
Surenchérir sur les signes de bonne volonté, aussi sincères soient-ils, revient à minimiser l’adhésion majoritaire au projet de destruction de Gaza.
Pour le juriste Johann Soufi, cité dans un message du 24 mai, cette lecture fausse empêche toute prise de responsabilité. Or un futur processus de paix exigerait vérité, justice et reconnaissance des torts. Sans cela, aucune réconciliation durable n’est possible.
Post-scriptum : la guerre contre l’Iran, révélatrice d’une union militariste
Le conflit de douze jours entre Israël et l’Iran (13–24 juin) a instantanément fait taire les divergences internes.
Un sondage express de l’IDI, le 19 juin, montrait que 82 % des Juifs israéliens soutenaient l’ouverture de ce nouveau front. Les médias se sont alignés, tout comme l’ensemble de la classe politique.
Même certaines figures critiques du massacre à Gaza ont salué cette offensive. Le jour de la trêve, Élie Barnavi parlait d’un « pari brillamment réussi » – reprenant la thèse d’une menace iranienne imminente. Une thèse pourtant démentie par l’AIEA et par les services de renseignement américains.
La comparaison entre le consensus anti-iranien et la brutalité à Gaza a ses limites. La haine génocidaire envers les Palestiniens s’appuie sur des décennies de déshumanisation liées au régime d’apartheid.
Mais un point commun demeure : l’idée qu’Israël serait une « villa dans la jungle », autorisée à agir en dehors de tout cadre légal si sa survie l’exige.
Selon l’IDI, seuls 22 % des Israéliens juifs estimaient que l’armée devait prendre en compte la souffrance des civils iraniens – soit à peine deux points de plus que pour les civils de Gaza.
Cette indifférence face aux pertes civiles s’inscrit dans une vision régionale fondée sur la Pax Israelia, où Tel-Aviv dicterait durablement les règles et empêcherait tout règlement pacifique, notamment sur le dossier nucléaire iranien.
Conclusion
En amplifiant des signes d’humanisme certes réels mais extrêmement minoritaires, de nombreux observateurs projettent un récit trompeur sur la société israélienne. Cette méprise ne contribue ni à la compréhension du conflit, ni à l’établissement des conditions d’une justice durable.
Le changement, s’il doit advenir, passera par une remise en cause du système politique et social israélien dans son ensemble — et non par les illusions persistantes d’un retour spontané d’un « camp de la paix » qui n’a jamais véritablement existé

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