Monnaie numérique à Gaza : une tutelle économique

Depuis le 7 octobre 2023, la bande de Gaza vit sous un régime de guerre totale, marqué par une destruction massive des infrastructures civiles et un effondrement accéléré de son économie. Dans ce contexte, un projet soutenu par des cercles israélo-américains propose la création d’une monnaie numérique dédiée à Gaza, placée sous supervision extérieure. Présentée comme une réponse à la crise de liquidités, cette initiative soulève en réalité des enjeux majeurs de souveraineté, de droit international et de contrôle des territoires palestiniens.

Une réponse technique à une crise provoquée

Selon une enquête du Financial Times, un investisseur technologique israélien, Liran Tankman, associé au bureau israélien de coordination des activités gouvernementales dans les territoires occupés, pilote cette proposition au sein d’un groupe baptisé « Conseil pour la paix ».

Le projet vise à créer une cryptomonnaie spécifique à Gaza afin de pallier la pénurie aiguë de billets. Cette crise n’est pas conjoncturelle : elle découle directement de la décision des autorités israéliennes de bloquer l’entrée de nouvelles liquidités depuis le début de l’offensive. Or, le shekel israélien demeure la principale devise utilisée dans les territoires palestiniens, tant pour les transactions quotidiennes que pour le versement des salaires publics et privés.

Privée de renouvellement de sa masse monétaire, Gaza a vu son stock de billets se dégrader rapidement. En conséquence, une partie de la population s’est tournée vers des solutions numériques improvisées : applications bancaires, portefeuilles électroniques et paiements différés. C’est dans ce vide forcé que s’inscrit la proposition de monnaie numérique.

Derrière la solution, un dispositif de contrôle

Les promoteurs du projet évoquent la reconstruction économique, la connectivité numérique et la modernisation des services financiers. Ils parlent d’« infrastructure numérique sécurisée » permettant paiements, logistique et accès aux services.

Cependant, plusieurs économistes palestiniens alertent sur la nature structurelle du dispositif. Une monnaie numérique contrôlée par des acteurs liés à l’occupation pourrait transformer l’accès à l’argent en outil de surveillance. Chaque transaction deviendrait traçable, chaque flux financier potentiellement filtré.

Dans un territoire déjà soumis à un blocus strict, la centralisation numérique des paiements ouvrirait la voie à une régulation extérieure des comportements économiques : limitation de certains achats, blocage de transferts, ciblage de catégories sociales. Ce type d’architecture financière soulève des questions fondamentales au regard du droit international humanitaire, notamment des obligations d’une puissance occupante envers la population civile.

Une « dé-souverainisation » financière

L’ONG genevoise Euro-Med Human Rights Monitor a publiquement mis en garde contre ce qu’elle qualifie de transformation de Gaza en espace « dépourvu de souveraineté financière ». Selon l’organisation, remplacer la monnaie physique par une devise numérique contrôlée de l’extérieur ferait de l’accès aux biens essentiels — nourriture, médicaments, logement — un privilège conditionnel plutôt qu’un droit.

Ces préoccupations s’inscrivent dans un cadre juridique plus large. La Cour internationale de Justice a rappelé, dans ses avis relatifs aux territoires palestiniens, l’illégalité de mesures susceptibles d’altérer durablement la structure démographique et institutionnelle des territoires occupés. Par ailleurs, des organisations telles que Amnesty International et Human Rights Watch documentent régulièrement les effets du blocus et des restrictions économiques imposées à Gaza.

Dans ce contexte, imposer une architecture monétaire numérique sous contrôle israélo-américain pourrait être perçu non comme un outil de développement, mais comme une extension technologique de la politique d’occupation et de colonisation.

La technologie comme prolongement du rapport de force

La question centrale dépasse la simple innovation financière. Elle touche au principe d’autodétermination du peuple palestinien et à la capacité des territoires palestiniens — Gaza, Cisjordanie et Jérusalem-Est — à disposer de leurs propres leviers économiques.

Une monnaie n’est pas qu’un instrument d’échange. Elle structure les rapports sociaux, organise la distribution des ressources et incarne une part de souveraineté. Dans un territoire déjà fragmenté par les restrictions de circulation, la colonisation et le contrôle des frontières, la perte d’autonomie monétaire renforcerait la dépendance structurelle.

Ainsi, derrière le discours technologique, se dessine un modèle où la gestion des flux financiers pourrait devenir un mécanisme de pression politique. L’enjeu n’est donc pas uniquement économique : il est éminemment juridique et politique.

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Citation de la semaine

« La résistance est un droit sacré du peuple palestinien face à l’occupation israélienne. Personne ne doit oublier que le peuple palestinien a négocié pendant dix ans, accepté des accords difficiles et humiliants, et qu’au final il n’a obtenu qu’une autorité sur les personnes, sans autorité sur la terre ni souveraineté« 

~ Marwan Barghouti

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