Gaza : la « phase deux » de Trump, une construction hors sol

Il n’y a ni cessez-le-feu effectif, ni aide humanitaire suffisante, ni retrait israélien, ni force de stabilisation crédible. À Gaza, la réalité du terrain contredit frontalement les annonces de Washington. La prétendue « phase deux » du plan de paix porté par Donald Trump s’impose avant tout comme un dispositif politique déconnecté de la situation réelle dans les territoires palestiniens.

Une mise en scène diplomatique sans mise en œuvre

L’administration Trump affirme que son plan de paix en vingt points, partiellement intégré dans une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, progresserait « sans accroc ». Dans cette logique, son envoyé spécial, Steve Witkoff, a annoncé le lancement de la « phase deux », censée marquer le passage du cessez-le-feu à la démilitarisation, à une gouvernance technocratique et à la reconstruction de Gaza.

Pourtant, un examen factuel de ces déclarations montre que parler de « mise en œuvre » relève davantage de la communication politique que de la réalité.

Un cessez-le-feu qui n’en est pas un

Steve Witkoff affirme que la phase une aurait « maintenu le cessez-le-feu ». Cette affirmation est contredite par les faits rapportés par les autorités palestiniennes. Selon le ministère palestinien de la Santé, les attaques israéliennes se sont poursuivies quotidiennement depuis l’entrée en vigueur supposée du cessez-le-feu, en octobre. Le bilan avancé fait état d’au moins 451 Palestiniens tués et 1 251 blessés, dont de nombreux civils.

De son côté, l’armée israélienne reconnaît la mort de trois soldats durant les premiers jours de cette même période. Le déséquilibre des pertes humaines éclaire la nature des violations constatées.

Une aide humanitaire très en deçà des engagements

L’administration américaine affirme également que la phase une aurait permis l’acheminement d’une aide humanitaire « historique » vers Gaza. Là encore, les chiffres disponibles nuancent fortement ce récit.

À la mi-janvier, 24 611 camions d’aide seraient entrés dans la bande de Gaza depuis l’accord de cessez-le-feu. Or, selon les termes de l’accord évoqués par les parties, environ 57 000 camions auraient dû être autorisés. Les refus israéliens répétés de laisser passer l’aide expliquent en grande partie cet écart, alors même que les besoins humanitaires restent massifs, comme le rappellent régulièrement les agences de l’ONU et le CICR.

Dans ces conditions, la phase deux est annoncée sans que la phase une n’ait été pleinement appliquée.

Le « Board of Peace » : un organe contesté dès sa conception

Washington a également annoncé la création d’un « Board of Peace », présidé par Donald Trump, chargé de superviser la suite du processus. La composition de cet organe peine toutefois à se concrétiser. Plusieurs gouvernements hésitent à s’y associer, en raison des incertitudes sur la mise en œuvre du plan et de sa coordination étroite avec Israël.

Cette réticence est renforcée par l’exigence américaine d’une contribution financière d’un milliard de dollars pour les membres à part entière.

Parmi les personnalités déjà annoncées figurent Steve Witkoff, Jared Kushner et l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair. Ce dernier demeure largement discrédité dans de nombreux pays arabes et musulmans, en raison de son rôle dans la guerre d’Irak et de son positionnement perçu comme favorable à Israël lors de précédentes médiations.

Des tensions accrues autour de la gouvernance de Gaza

La Maison-Blanche a également dévoilé un « Gaza Executive Board », dont les contours restent flous. Sa composition, incluant notamment le ministre turc des Affaires étrangères et un haut responsable qatari, a suscité une réaction immédiate du gouvernement israélien.

Le bureau du Premier ministre Benyamin Netanyahou a jugé cette structure « incompatible avec la politique israélienne », reflétant les tensions persistantes entre Israël, la Turquie et le Qatar, en raison de leurs relations avec le Hamas.

Ces objections offrent au gouvernement israélien un levier supplémentaire pour remettre en cause l’ensemble du processus diplomatique. L’opposition israélienne s’inscrit dans la même logique : Yair Lapid a dénoncé un « grave échec diplomatique », tandis que Itamar Ben Gvir, figure de l’extrême droite, a appelé à une reprise de la guerre « avec une force écrasante » à Gaza.

Une administration palestinienne entravée dès sa naissance

Parallèlement, une évolution institutionnelle a eu lieu au Caire avec la première réunion du Comité national pour l’administration de Gaza (NCAG), composé de quinze technocrates palestiniens. Ce comité, dirigé par Ali Shaath, ancien vice-ministre des Transports de l’Autorité palestinienne, est censé assurer une administration intérimaire sous supervision internationale.

Le directeur général du Board of Peace, le diplomate bulgare Nickolay Mladenov, a participé à cette réunion. Toutefois, les obstacles sont immédiats : pour rejoindre Le Caire depuis la Cisjordanie, Ali Shaath a dû transiter par la Jordanie et a été retenu six heures par les autorités israéliennes au poste d’Allenby. Un responsable palestinien y voit une volonté délibérée d’entraver le travail du comité.

Un diplomate arabe souligne par ailleurs qu’un organe de quinze personnes ne peut administrer Gaza sans un appareil administratif complet. Or Israël bloque la participation de fonctionnaires liés aussi bien au Hamas qu’à l’Autorité palestinienne.

Le silence sur la force de stabilisation internationale

Steve Witkoff n’a fait aucune annonce concernant la Force internationale de stabilisation, pourtant présentée comme un pilier sécuritaire du dispositif. Selon les éléments disponibles, les États sollicités refusent d’engager leurs troupes dans un territoire toujours sous bombardement, encore moins dans une mission visant à désarmer le Hamas — un objectif qu’Israël n’a pas atteint malgré plusieurs années d’offensive militaire.

Le Hamas face à des exigences asymétriques

Il est essentiel de rappeler que le Hamas n’a jamais signé le plan de paix de Donald Trump. Depuis 2024, ses positions publiques portent sur un cessez-le-feu complet, un échange de prisonniers, la levée du siège de Gaza et une reconstruction supervisée internationalement.

Le Hamas a également déclaré être prêt à céder la gouvernance de Gaza à des technocrates palestiniens indépendants et a salué la création du NCAG. Il se dit ouvert à la présence d’une force internationale neutre.

En revanche, le mouvement refuse tout désarmement unilatéral tant que l’occupation israélienne se poursuit et que des civils palestiniens continuent d’être tués. Il affirme que toute reddition complète de ses armes ne pourrait intervenir que dans le cadre d’un véritable gouvernement palestinien souverain.

Une reconstruction impossible sous occupation

Ali Shaath estime que le déblaiement des décombres prendra environ trois ans, tandis que la reconstruction complète pourrait s’étendre sur sept ans. Or cette perspective est compromise par la poursuite des destructions, notamment dans les zones de Gaza encore occupées par l’armée israélienne.

Aucun plan de paix, qu’il soit porté par Donald Trump ou par d’autres acteurs, ne pourra instaurer une stabilité durable tant qu’Israël restera la puissance dominante sur le terrain et s’opposera à toute forme réelle d’autogouvernance palestinienne. Cette réalité, largement documentée par les Nations unies, Amnesty International et Human Rights Watch, demeure le point aveugle central du processus actuel.

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Citation de la semaine

« La résistance est un droit sacré du peuple palestinien face à l’occupation israélienne. Personne ne doit oublier que le peuple palestinien a négocié pendant dix ans, accepté des accords difficiles et humiliants, et qu’au final il n’a obtenu qu’une autorité sur les personnes, sans autorité sur la terre ni souveraineté« 

~ Marwan Barghouti

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