Deux prises de parole ont marqué le Forum économique mondial de Davos cette année. À elles seules, elles ont exposé une fracture devenue impossible à dissimuler : l’effondrement de ce que les puissances occidentales appellent depuis des décennies « l’ordre international fondé sur des règles ».
D’un côté, le Premier ministre canadien Mark Carney. De l’autre, le président américain Donald Trump. Deux styles, deux registres, mais un même constat : l’ordre mondial tel qu’il est proclamé ne correspond plus à la réalité des rapports de force.
Mark Carney et la fin assumée de l’illusion occidentale
Dans un discours largement salué à Davos, Mark Carney a dressé l’oraison funèbre de l’ordre international dirigé par les États-Unis. Pour illustrer son propos, il a mobilisé une référence forte : celle de Václav Havel et de son concept de « vivre dans le mensonge ».
Havel racontait l’histoire d’un épicier qui, chaque matin, affichait un slogan politique dans sa vitrine. Non par conviction, mais pour maintenir l’illusion d’un système fonctionnel. Le jour où il retirerait cette affiche, expliquait Havel, le mensonge commencerait à se fissurer.
Selon Carney, les puissances intermédiaires sont aujourd’hui confrontées au même choix. Continuer à faire semblant que l’ordre international fonctionne, ou reconnaître ouvertement la distance abyssale entre les principes proclamés et les pratiques réelles.
Un ordre fondé sur l’impunité, pas sur le droit international
Carney a rappelé ce que nombre d’États du Sud global dénoncent depuis longtemps. Dans cet ordre prétendument fondé sur des règles, les États faibles sont sanctionnés, tandis que les puissances dominantes bénéficient d’une impunité structurelle.
Cette critique fait écho aux constats répétés d’organisations comme l’ONU, Amnesty International ou Human Rights Watch. Dans les territoires palestiniens occupés — Gaza, Cisjordanie et Jérusalem-Est —, le droit international humanitaire est violé de manière documentée, sans conséquences réelles pour la puissance occupante.
Contrairement à la fiction entretenue dans les forums occidentaux, ce système n’a jamais été neutre. Il a été activement soutenu par les pays du Nord global, non par naïveté, mais parce qu’il leur apportait des avantages économiques, stratégiques et politiques.
L’intégration économique comme ciment d’un mensonge
Pendant des décennies, l’intégration économique mondiale a servi de colle à cet édifice fragile. Elle a permis de masquer les contradictions entre discours sur le droit international et réalités de la colonisation, de l’occupation et des guerres asymétriques.
Mais ce mécanisme se délite. Lorsque les États-Unis utilisent désormais la coercition économique contre leurs propres alliés, ce consensus artificiel se fissure. Carney ne propose pas de sauver l’ancien ordre. Il le déclare obsolète et appelle à un monde multipolaire, structuré par des coalitions flexibles et thématiques.
Donald Trump : la brutalité sans le vernis
Puis Donald Trump est monté à la tribune. Son intervention, décousue et agressive, a oscillé entre auto-satisfaction, menaces à peine voilées envers le Canada, propos ouvertement racistes visant la Somalie, et rappels insistants de la dépendance européenne à la puissance militaire américaine.
Paradoxalement, ce discours n’a pas contredit Carney. Il l’a confirmé. Trump n’a fait que retirer le vernis rhétorique. Là où Carney décrivait la fin d’une illusion, Trump a assumé sans détour un monde fondé sur le rapport de force, débarrassé de toute prétention normative.
Davos, miroir des hypocrisies globales
Le décor, lui, n’a pas changé. Les dirigeants économiques sont arrivés en jets privés et en hélicoptères. Les panels climatiques se sont succédé dans un cadre d’opulence assumée. Les représentants du Sud global ont, pour la plupart, évité toute confrontation directe, soucieux de préserver leur accès aux cercles du pouvoir.
Ce contraste illustre parfaitement ce que dénoncent depuis des années les défenseurs des droits humains. À Gaza, la destruction massive et les violations du droit international humanitaire ont suscité des condamnations verbales, mais rarement des actes contraignants. La Cour internationale de Justice elle-même a été saisie, preuve que les mécanismes juridiques existent, mais sont appliqués de manière profondément asymétrique.
De la Palestine au Groenland : ce qui déclenche enfin le doute
Mark Carney a averti qu’un monde sans coopération glisserait vers une logique de forteresses. Un monde plus pauvre, plus instable et moins durable. Donald Trump, lui, a pleinement embrassé cette logique.
Pourtant, un élément mérite d’être souligné. Ce ne sont ni l’invasion de l’Irak, ni la colonisation continue des territoires palestiniens, ni la destruction de Gaza qui ont poussé les dirigeants occidentaux à douter publiquement de l’ordre international. Ces réalités étaient connues, documentées et dénoncées depuis longtemps.
Ce qui a provoqué le malaise, ce sont les tensions sur le Groenland, les menaces de sanctions commerciales et la remise en cause directe des intérêts européens. Autrement dit, lorsque l’injustice structurelle de l’ordre mondial a commencé à toucher le cœur du monde occidental, le doute est devenu audible.
Une remise en question tardive, mais révélatrice
Pour la première fois, un dirigeant occidental de premier plan a reconnu publiquement, depuis la tribune même de Davos, que l’ordre international reposait en partie sur une fiction. Cette reconnaissance arrive tard. Elle n’efface ni les décennies d’occupation, ni la colonisation, ni les violations répétées du droit international en Palestine.
Reste une question centrale : cette prise de conscience débouchera-t-elle sur un changement réel, fondé sur l’égalité des peuples et l’application universelle du droit international ? Ou s’agira-t-il d’un simple ajustement rhétorique, sans conséquence pour Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est ?
L’histoire récente invite à la prudence.

Laisser un commentaire