Critique d’Israël dans la presse conservatrice

Cet article est une traduction et adaptation d’un texte de Dave Seminara du 9 décembre 2025 sur Responsible State Craft, réalisée par l’auteur de ce site.

Pendant des années, j’ai collaboré régulièrement avec plusieurs grands titres conservateurs anglophones. Comme tout pigiste, je connaissais les règles implicites : proposer des textes en phase avec la ligne éditoriale, respecter les sensibilités des rédactions, et éviter les sujets susceptibles de créer des frictions internes.

Mais une conviction demeurait : lorsqu’un désaccord existait sur un sujet précis, il restait possible de l’exprimer ailleurs, dans d’autres médias.
Cette règle tacite ne semble toutefois pas s’appliquer dès lors qu’il s’agit d’Israël.

Une rupture silencieuse mais coordonnée

Ces derniers mois, trois journaux avec lesquels j’entretenais une relation professionnelle suivie ont cessé toute collaboration avec moi. Aucun message clair. Aucun désaccord formulé. Simplement, plus de réponses.

Le point commun : ces ruptures sont intervenues après la publication, dans d’autres médias, de chroniques critiquant la guerre menée par Israël à Gaza et le soutien inconditionnel des États-Unis à cette politique.

J’avais pourtant écrit plus d’une centaine de tribunes pour The Wall Street Journal, City Journal (publié par le Manhattan Institute) et The Daily Telegraph. Les thèmes abordés allaient de la politique intérieure américaine à la politique étrangère, en passant par l’immigration, l’inflation ou la censure.
Un sujet, en revanche, était soigneusement évité : Israël.

Un consensus idéologique verrouillé

Ce silence n’était pas un hasard. Dans ces rédactions, le soutien à l’État israélien, à son gouvernement et à l’aide militaire américaine ne souffre aucune nuance. Les éditoriaux et tribunes publiés excluent presque systématiquement toute compassion pour les civils palestiniens.

Les institutions internationales pourtant reconnues — ONU, Amnesty International, Human Rights Watch, CICR — documentent depuis des années les violations du droit international humanitaire dans les territoires palestiniens occupés, à Gaza comme en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.
Ces constats sont largement absents de la presse conservatrice dominante.

Gaza, les civils et le refus du débat

Lorsque j’ai choisi d’exprimer mon indignation face au nombre massif de victimes civiles à Gaza — chiffres régulièrement rapportés par les agences de l’ONU —, je ne me suis pas tourné vers ces journaux. Je savais qu’aucune critique de la politique israélienne n’y serait tolérée.

Mes textes, publiés entre fin 2023 et mi-2024, condamnaient clairement les attaques du Hamas du 7 octobre, qualifiées sans ambiguïté d’actes terroristes. Ils soulignaient en parallèle l’absence totale de considération, dans le discours politique conservateur, pour les Palestiniens tués, déplacés ou privés de droits fondamentaux.

Je n’ai jamais qualifié officiellement ces actions de génocide. Mes analyses se limitaient aux faits documentés : bombardements massifs, déplacements forcés, destruction d’infrastructures civiles, et blocage de l’aide humanitaire — autant d’éléments examinés par la Cour internationale de Justice dans les procédures en cours.

Assimiler critique et antisémitisme

J’ai également dénoncé une dérive devenue centrale dans le débat public américain : assimiler toute critique d’Israël à de l’antisémitisme.
Cette confusion, largement instrumentalisée, sert à délégitimer toute remise en question de l’occupation, de la colonisation et des violations répétées du droit international.

Cette position, pourtant conforme aux principes de liberté d’expression et au pluralisme démocratique, s’est révélée incompatible avec certaines lignes éditoriales.

Des démentis sans explication

Interrogées, les directions de ces journaux nient toute relation entre mes prises de position et l’arrêt des collaborations. Officiellement, aucun lien. Officieusement, aucun contre-argument non plus.

Il serait naïf d’y voir une simple coïncidence, dans un contexte où la tolérance au dissentiment sur Israël se réduit drastiquement, y compris dans des médias se revendiquant défenseurs du débat d’idées.

Une opinion publique pourtant plus nuancée

Plusieurs sondages récents publiés par des médias de référence tels que The Washington Post, Pew Research Center et The New York Times montrent une évolution nette de l’opinion publique américaine : une défiance croissante envers le gouvernement israélien et une empathie accrue pour les Palestiniens.
Les chiffres précis varient selon les enquêtes. Ce qui est constant, en revanche, c’est l’effritement du consensus pro-israélien inconditionnel.

Le coût de la parole

Je ne regrette pas ces prises de position, malgré leurs conséquences professionnelles. Si regret il y a, c’est peut-être d’avoir été trop prudent.

Ce qui interroge profondément, c’est l’état du débat dans une partie de la presse conservatrice : une incapacité à tolérer la moindre critique d’un allié étranger, même lorsque celle-ci s’appuie sur le droit international et des rapports d’institutions reconnues.

La « cancel culture » n’est plus l’apanage d’un seul camp idéologique. Elle s’exerce désormais aussi là où l’on prétend défendre la liberté d’expression — tant que certaines lignes ne sont pas franchies.

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Citation de la semaine

« La résistance est un droit sacré du peuple palestinien face à l’occupation israélienne. Personne ne doit oublier que le peuple palestinien a négocié pendant dix ans, accepté des accords difficiles et humiliants, et qu’au final il n’a obtenu qu’une autorité sur les personnes, sans autorité sur la terre ni souveraineté« 

~ Marwan Barghouti

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