Une mesure nécessaire et audacieuse. Le sénateur Bernie Sanders, le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, et son épouse, Rama Dhawaji, lors de la cérémonie d’investiture de Mamdani à la mairie, le 1er janvier 2026.
Dès son entrée en fonction, le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, a annulé l’adoption municipale de la définition de l’antisémitisme de l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance). Cette décision rompt avec le décret signé le 8 juin 2025 par son prédécesseur, Eric Adams, dans un contexte électoral marqué par une instrumentalisation manifeste de la question de l’antisémitisme.
Ce choix mérite d’être salué. Non seulement parce qu’il restaure la liberté du débat politique, mais surtout parce qu’il corrige une dérive qui a profondément affaibli la lutte réelle contre l’antisémitisme, en la détournant au profit de la défense inconditionnelle de la politique israélienne dans les territoires palestiniens occupés.
Une définition devenue un outil de censure politique
La définition dite « opérationnelle » de l’antisémitisme promue par l’IHRA ne se limite pas à identifier et combattre la haine antijuive. Dans les faits, elle fonctionne comme un instrument normatif visant à encadrer, restreindre, voire disqualifier toute critique substantielle de l’État d’Israël, de la colonisation ou du sionisme politique.
De nombreuses organisations de défense des droits humains ont alerté sur cet usage. Amnesty International et Human Rights Watch ont, à plusieurs reprises, rappelé que la critique d’un État et de son idéologie officielle relève de la liberté d’expression politique, protégée par le droit international des droits humains.
Or, en assimilant certaines formes de critique d’Israël à de l’antisémitisme, la définition IHRA contribue à politiser excessivement une notion qui devrait rester ancrée dans la lutte contre le racisme et les discriminations, au même titre que l’islamophobie ou le racisme anti-noir.
Origines et détournement d’un texte initialement limité
La genèse de cette définition remonte au début des années 2000, dans un contexte de recrudescence d’actes antisémites en Europe, notamment durant la seconde Intifada. À l’origine, il s’agissait d’un outil de travail non contraignant, destiné à faciliter la collecte de données comparables entre institutions (Kenneth S. Stern, 2004).
Son principal auteur, Kenneth Stern, juriste et ancien directeur du programme antisémitisme de l’American Jewish Committee (AJC), a lui-même dénoncé l’usage réglementaire et disciplinaire ultérieur de ce texte. Lors de son audition devant le Congrès américain en novembre 2017, il a explicitement mis en garde contre son instrumentalisation pour restreindre la liberté académique et le débat politique, notamment sur les campus universitaires (Stern, témoignage au Congrès des États-Unis, 2017).
Malgré ces avertissements, l’IHRA a officiellement adopté la définition en 2016. Depuis lors, de nombreux États et institutions publiques l’ont reprise, souvent sans distinguer entre la définition de base et les exemples annexés, alors même que cette adoption ne faisait pas consensus au sein de l’organisation (IHRA, 2016).
Israël au centre, au détriment de l’universel
Un problème majeur réside dans le contenu même du texte. Sur les onze exemples censés illustrer l’antisémitisme, sept concernent directement Israël. Cette focalisation opère un glissement conceptuel : l’antisémitisme contemporain se trouve implicitement redéfini comme une attitude critique envers l’État israélien, plutôt que comme une hostilité envers les Juifs en tant que groupe humain.
Ce déplacement rompt avec l’approche universelle du droit international, qui inscrit l’antisémitisme dans le cadre plus large de la lutte contre toutes les formes de racisme et de discrimination.
Assimilation problématique entre judaïté et sionisme
L’un des exemples les plus controversés de la définition IHRA affirme que nier le « droit du peuple juif à l’autodétermination », notamment en qualifiant l’État d’Israël de projet raciste, constituerait une forme d’antisémitisme.
Cette affirmation pose un problème logique et juridique majeur. D’une part, elle essentialise l’identité juive en l’associant nécessairement au sionisme, alors même que de nombreux Juifs, en Israël comme dans la diaspora, s’opposent au sionisme ou aux politiques de l’État israélien pour des raisons éthiques, religieuses ou politiques. D’autre part, elle ignore le fait qu’Israël est régulièrement accusé, sur la base d’analyses juridiques détaillées, de pratiquer un régime d’apartheid à l’encontre des Palestiniens.
Sur ce point, les rapports de Human Rights Watch (2021) et d’Amnesty International (2022) concluent que les politiques israéliennes à l’égard des Palestiniens, en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza, remplissent les critères juridiques du crime d’apartheid au sens du droit international.
Qualifier ces analyses d’antisémites revient à disqualifier des enquêtes fondées sur des normes juridiques internationales, y compris celles issues de la Convention sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid (ONU, 1973).
Le « double standard » : un argument sans fondement juridique
La définition IHRA considère également que l’application de « doubles standards » à Israël serait une manifestation d’antisémitisme. Or, aucun standard international unique ne régit la critique des États. L’histoire politique contemporaine montre que certaines situations — l’apartheid sud-africain, la guerre du Vietnam, l’invasion de l’Ukraine ou, aujourd’hui, Gaza — suscitent une mobilisation internationale plus intense en raison de leur gravité spécifique.
À Gaza, les faits examinés par la Cour internationale de Justice ont conduit celle-ci à ordonner, en janvier puis en mars 2024, des mesures conservatoires contre Israël, reconnaissant un risque plausible de violations graves de la Convention sur le génocide (CIJ, ordonnances de 2024). Ces procédures judiciaires internationales invalident l’idée selon laquelle la critique d’Israël relèverait d’un acharnement idéologique infondé.
Une inversion du sens du combat contre l’antisémitisme
Historiquement, la lutte contre l’antisémitisme visait à protéger une minorité vulnérable face à la violence de l’État ou de la majorité. Aujourd’hui, sous l’effet de la définition IHRA, cette lutte est de plus en plus mobilisée pour protéger un État puissant contre la critique, tout en contribuant à la marginalisation politique des Palestiniens, peuple privé de souveraineté et soumis à une occupation prolongée.
Ce renversement est largement documenté par des chercheurs, des juristes et des organisations de défense des libertés civiles, notamment aux États-Unis, où la définition IHRA a servi de base à des pressions politiques sur les universités et les mouvements de solidarité avec la Palestine (ACLU, 2023).
Des alternatives existent, mais le problème demeure
Face à ces dérives, plusieurs initiatives ont vu le jour. La Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme (2021), signée par plus de 400 universitaires, distingue clairement entre antisémitisme et critique d’Israël, tout en reconnaissant que certaines critiques peuvent, dans des cas précis et démontrables, relever de l’antisémitisme.
D’autres propositions, comme la définition Nexus, vont dans le même sens. Toutefois, ces textes continuent de poser une question de fond : pourquoi l’antisémitisme serait-il la seule forme de racisme à nécessiter une définition internationale spécifique, souvent mobilisée pour encadrer le discours palestinien, alors qu’aucun cadre équivalent ne limite les discours déshumanisants visant les Palestiniens ?
Un signal politique fort à New York
Dans ce contexte, la décision de Zohran Mamdani prend une portée qui dépasse largement le cadre municipal. En dissociant clairement la lutte contre l’antisémitisme de la défense inconditionnelle de la politique israélienne, il réinscrit cette lutte dans un cadre universel, cohérent avec le droit international et les principes fondamentaux de l’égalité.
À l’heure où les Palestiniens de Gaza, de Cisjordanie et de Jérusalem-Est font face à une violence systémique documentée par les Nations unies, le CICR et de nombreuses ONG internationales, ce geste politique apparaît non seulement courageux, mais nécessaire.

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