Des drones tirent sur toute personne qui s’approche. À Tunda, qui marque la ligne jaune, à l’est du camp de réfugiés de Jabalia, dans le nord de la bande de Gaza, le 2 novembre 2025
Dans la bande de Gaza, la prétendue trêve n’a pas mis fin à la violence. Au contraire, une ligne invisible, mouvante et létale — désignée par l’armée israélienne comme la « ligne jaune » — redéfinit chaque jour les contours de l’occupation et transforme des quartiers civils en zones de mort immédiate.
Cette ligne, qui marque de facto les frontières imposées par l’armée israélienne dans les territoires palestiniens, s’étend désormais sur plus de la moitié de Gaza. Or, sa traversée équivaut à une condamnation à mort, y compris pour des enfants. Elle n’est ni clairement matérialisée ni annoncée à l’avance. Pire encore, elle se déplace sans avertissement, au mépris du droit international humanitaire.
Des quartiers civils transformés en lignes de front
Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu annoncé, les habitants de Gaza décrivent une réalité radicalement différente. Des zones résidentielles considérées comme relativement sûres deviennent, du jour au lendemain, des fronts actifs.
Le 20 novembre, les forces israéliennes ont avancé d’environ 300 mètres dans le quartier d’al-Tuffah, au nord-est de la ville de Gaza. Les habitants ont dû fuir précipitamment, malgré les garanties supposées de la trêve. Depuis, l’inquiétude gagne les quartiers plus occidentaux, pourtant situés en dehors des zones officiellement à risque.
« C’est une occupation brutale qui ne tient pas compte des accords ». De la fumée s’élève d’une bombe israélienne dans la ville de Gaza, le 2 décembre 2025

Bassam Badir, 28 ans, habitant d’al-Tuffah, témoigne : l’artillerie a frappé la zone avant la tombée de la nuit, forçant les civils à partir. Quelques jours auparavant, il avait observé des véhicules militaires israéliens procéder à des destructions systématiques. Lorsque sa famille est revenue vérifier l’état de sa maison, l’accès était impossible : les blocs de béton matérialisant la « ligne jaune » avaient été déplacés, et des drones ouvraient le feu sur toute personne qui s’en approchait.
Selon lui, la guerre ne s’est jamais arrêtée. Le quartier n’est sûr à aucun moment, et les déplacements forcés se répètent.
Une escalade malgré la trêve annoncée
Le 1er décembre, la situation s’est à nouveau aggravée près du carrefour d’al-Sanafour. Des bombardements ont visé des habitations civiles, piégeant plusieurs familles. Des dizaines de personnes ont été blessées. Les services de protection civile et les organisations humanitaires n’ont pas pu intervenir en raison de la poursuite des frappes.
Ahlam Murshid, 40 ans, était pourtant rentrée chez elle après le cessez-le-feu. Sa maison étant partiellement détruite, elle avait aménagé une seule pièce, convaincue d’être suffisamment éloignée de la ligne jaune — environ un kilomètre. Chaque nuit cependant, les bruits de destructions se rapprochaient. Ses enfants refusaient de sortir après la tombée du jour. Leur vie se limitait désormais aux heures de lumière.
Lorsque les bombardements ont repris, la famille a fui dans la panique. Pendant deux heures, Murshid a porté sa fille de trois ans, tandis que son mari transportait leur fils de quatre ans, paralysé par la peur. Ils ont trouvé refuge dans une tente de proches, près de la place des Soldats Inconnus. Pour elle, il n’y a plus d’ambiguïté : ce qui se déroule à Gaza n’est pas une trêve, mais une guerre continue.
Civils ciblés dans des zones dites « sûres »
Dans les secteurs orientaux d’al-Tuffah, les attaques nocturnes sont devenues récurrentes. Le 2 décembre, des tirs d’obus et de balles ont frappé des maisons situées jusqu’à deux kilomètres à l’ouest de la ligne jaune, alors que les familles dormaient. Quinze blessés ont été admis à l’hôpital baptiste al-Ahli. Trois membres de la famille Skani ont été tués.
Raef Skani, dans la quarantaine, est mort en tentant de sauver sa belle-sœur. Selon son épouse, Samer Skani, les bombardements ont commencé sans avertissement. Les drones survolaient les maisons, tirant de manière répétée, comme pour contraindre les habitants à partir. La famille est restée, jusqu’au tir fatal.
Raef laisse derrière lui cinq enfants. Sa mort illustre une réalité constante : des civils non armés, tués dans des zones supposées protégées, sans justification militaire apparente.
Une occupation en violation du droit international
Ces faits s’inscrivent dans un cadre juridique clair. Le droit international humanitaire impose la protection des civils, l’interdiction des déplacements forcés et le principe de distinction entre combattants et populations civiles.
La Cour internationale de Justice a rappelé, dans son avis consultatif de 2004, l’illégalité de l’occupation et des mesures qui en découlent dans les territoires palestiniens occupés, y compris à Jérusalem-Est.
Le Comité international de la Croix-Rouge souligne que les parties à un conflit doivent garantir un accès humanitaire et protéger les civils contre les attaques indiscriminées.
De son côté, Amnesty International documente depuis des années des violations répétées du droit international à Gaza, notamment les attaques contre des zones civiles et l’usage disproportionné de la force.
Une ligne mobile, une violence permanente
À Shuja’iyya également, les habitants font état d’incursions continues. Le 30 novembre, des soldats israéliens ont pénétré à l’ouest de la ligne jaune, attaqué une maison et arrêté un civil. Les tirs sont devenus quasi quotidiens, tandis que les véhicules blindés opèrent à proximité immédiate des habitations.
Face à ces faits, l’armée israélienne affirme marquer visuellement la ligne jaune et agir conformément au droit international. Toutefois, les témoignages concordants des habitants de Gaza, corroborés par des organisations internationales, révèlent une réalité différente : une occupation militaire qui redéfinit arbitrairement ses frontières et expose les civils palestiniens à une violence permanente.

Laisser un commentaire