La working definition de l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA) est aujourd’hui au centre d’un débat politique et juridique majeur, précisément parce qu’elle dépasse largement sa vocation initiale de lutte contre l’antisémitisme pour devenir un outil politique ayant des conséquences directes sur la liberté d’expression autour de la Palestine, de l’occupation et de la critique des politiques israéliennes.
Qu’est-ce que la définition IHRA ?
L’IHRA est une alliance internationale de gouvernements et d’experts créée en 1998 pour coordonner les efforts de mémoire de la Shoah et de lutte contre l’antisémitisme. En 2016, elle a adopté une définition de travail (working definition) de l’antisémitisme, souvent reprise par des États tel que le Canada, des institutions et des universités.
Selon cette définition, « l’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut s’exprimer comme haine à leur égard ». Cette définition est accompagnée d’une série d’exemples contemporains censés guider son application.
Selon le texte officiel :
« L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut s’exprimer comme de la haine envers eux. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme sont dirigées contre des individus juifs ou non juifs et/ou leurs biens, contre des institutions de la communauté juive et des lieux de culte. »
Une définition non juridique, mais politiquement puissante
La définition IHRA n’a pas de force légale en soi : elle se présente comme un outil pour aider à reconnaître l’antisémitisme, sans se substituer aux cadres juridiques existants.
Pourtant, dans la pratique elle est utilisée comme un standard référentiel dans des institutions publiques, universitaires et des systèmes juridiques, ce qui lui confère un effet coercitif réel sur la liberté d’expression.
De la lutte contre l’antisémitisme à la protection politique d’Israël
De nombreuses voix critiques — parmi elles des organisations de défense des droits humains — dénoncent l’usage politique de cette définition pour réprimer ou disqualifier la critique des politiques israéliennes envers les territoires palestiniens occupés.
Ces critiques portent notamment sur certains exemples inclus ou associés à la définition qui :
- assimilent à de l’antisémitisme des critiques spécifiques d’Israël ;
- qualifient comme antisémites des positions telles que « nier au peuple juif son droit à l’autodétermination » ou « appliquer un deux poids deux mesures envers Israël » ;
- restreignent la capacité d’individus ou de mouvements à contester des politiques d’État.
Des groupes juridiques et universitaires affirment que l’application de la définition IHRA peut conduire à exiger des critiques qu’ils prouvent qu’ils ne sont pas antisémites avant même de débattre des politiques israéliennes — une charge de la preuve difficile, voire impossible à satisfaire, et donc une barrière à la liberté d’expression.
Conséquences documentées pour les voix pro-palestiniennes
Cette utilisation politique a eu des effets concrets. Par exemple, des universitaires critiques d’Israël ont subi des accusations d’antisémitisme dans le cadre de procédures disciplinaires basées sur la définition IHRA, même lorsque leurs critiques étaient strictement politiques et fondées sur le droit international.
De même, des organisations de défense des droits humains, y compris Amnesty International, ont formellement alerté que l’usage abusif de la définition risque d’étouffer les critiques légitimes des violations des droits humains commises par l’État d’Israël.
Une redéfinition injuste des rapports entre critique et antisémitisme
Ainsi, au lieu de se concentrer exclusivement sur l’antisémitisme — qui demeure un fléau à combattre avec détermination — la définition IHRA tend, dans son application institutionnelle, à se focaliser sur la délimitation politique de ce qui est admissible comme critique d’État. Cela crée un climat où toute remise en question sérieuse des pratiques gouvernementales israéliennes — qu’il s’agisse de colonisation, d’occupation militaire, de négation des droits des Palestiniens ou de débats sur le droit international — risque d’être rangée sous l’étiquette d’« antisémitisme ».
Ce mécanisme a pour effet de protéger politiquement Israël de toute critique structurée, tout en diluant la lutte contre l’antisémitisme réel à travers des débats sémantiques sur la définition elle-même.

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